Littérature

Né d’aucune femme – Franck Bouysse

Un roman choral sombre et puissant, d’une noirceur indicible

Dans cette campagne française, le temps semble s’être figé. Ce roman, c’est avant tout un témoin du passé pourtant, quand la pauvreté poussait parfois les parents de famille nombreuse à abandonner, ou plutôt ici vendre, un de leurs enfants. Surtout si c’est une fille.

On était quatre filles. Nées à un an d’écart. J’étais l’aînée.
Les filles valent pas grand chose pour des paysans, en tout cas, pas ce que des parents attendent pour faire marcher une ferme, vu qu’il faut des bras et entre les jambes de quoi donner son nom au temps qui passe […]

Dans ce hameau, aux confins des Landes, le curé de la paroisse est appelé pour bénir le corps d’une femme. Il se voit confier, bien malgré lui, d’étranges carnets.

 » Ce sont les cahiers de Rose … Je veux pas être seule à savoir… »

A son retour à la Paroisse, il ouvre un premier carnet et voici ce qu’il lit :

Mon nom c’est Rose. C’est comme ça que je m’appelle, Rose tout court, le reste à plus rien à voir avec ce que je suis devenue, et encore, çà fait du temps que quelqu’un m’a plus appelé Rose.

Dans Né d’aucune femme, on découvre tout d’abord l’innocence d’une jeune fille qui doit tout découvrir de la vie sans explication. Vendue par son père, elle devient l’esclave d’un maître de forges. Elle découvre pourtant l’Amour à travers les yeux d’Edmond. Elle connaît malheureusement mieux la noirceur de ses maîtres que les codes des prémices amoureux.

Alors que le lecteur peut être frappé par l’absence de réaction de cette jeune fille face aux atrocités et aux multiples violences dont elle est victime, elle est mue par un élan soudain d’en finir avec ce destin terrible qu’elle devine sans échappatoire. Franck Bouysse nous fait plonger avec elle dans la spirale infernale de ses échecs, chaque retour étant l’occasion de s’enfoncer un peu plus dans l’horreur et l’inhumanité du maître de forges !

Je possédais encore un corps avec des bras, des jambes et une tête pour penser, mais en vrai j’étais morte, enfermée, bien décidée à laisser fondre le dedans de ma tête pour qu’on ne puisse plus rien me prendre

Une écriture précise, pointue et travaillée

C’est une noirceur sans concession qui nous est livrée à travers ses lignes. Il me serait impossible de détailler précisément le niveau d’horreur contenue dans ce récit. Et pourtant c’est tout en finesse et en puissance que l’auteur parvient à nous dépeindre le destin tragique de ce qui pourtant n’a rien d’un rêve ou d’un conte imaginaire.

Une réflexion qui va au-delà des mots

La première notion qui m’a interpellée dans cette lecture c’est le biais d’observation. La vision tronquée. Celle qu’on a parfois et qui ne reflète pas la réalité. Il est évident que tout ce que nous voyons, entendons, n’est interprété qu’à travers le prisme de nos convictions. Dans le roman cette vision tronquée est exprimée quand Onésime, le père de Rose revient à la forge et croit qu elle est heureuse en la regardant au loin … Alors que c’est tout l’inverse! Il ne voit les choses que par un certain biais qui du coup lui impose une décision. Il n’a pas de vue d’ensemble. Cette mise en lumière est intéressante à bien des égards, et invite dorénavant à la prudence lors de nos observations.

Il y a également les décisions prises et les conclusions faites lorsqu’il reste des questions en suspens. Dès les premiers jours, quand Edmond dit a Rose de partir, elle ne l’écoute pas. Et quand elle se décide finalement à partir après avoir déjà enduré le pire, elle le traite mentalement de traître pour ne pas l’avoir avertie de ce qui l’attendait! Alors qu’elle n’avait pas demandé à Edmond les raisons de ces paroles ! On ne peut pas reprocher notre inaction à l’autre si on a pas posé toutes les questions…

Attention qu’il ne s’agit pas d’un guide de bonne conduite déguisé en roman, ce sont des thématiques qui ressortent de mon biais d’observation personnel. Celles qui m’ont le plus marquée.

Un hommage à la force nécessaire aux femmes

Les personnages féminins présents dans ce roman font preuve de détermination, de courage, d’une extrême lucidité mais également d’une force surnaturelle comme seule une femme peut en être capable. Ce roman est un hommage à la force nécessaire aux femmes, en dépit de tous les asservissements dont elles ont pu faire preuve. La tête haute et la détermination, quel que soit leur destin ! Et je dois dire qu’il n’y a pas un personnage qui ne remplisse ses caractéristiques, bien qu’il me déplaise de donner la moindre qualité à certaines protagonistes, elles ont dans leur propre réalité ces mêmes traits nécessaire à l’accomplissement de leur but !

Il lui avait au moins appris cela, que tourner le dos à un regard qu’on n’a pas satisfait est bien pire que de continuer de l’affronter.

Ce roman est un véritable puzzle macabre dont les clés nous parviennent peu à peu dans la dernière partie du récit. Tout était sous nos yeux depuis le début ! Il suffisait de lire. Nous l’avons fait mais nous n’avions pas toutes les clés pour décoder… J’ai eu envie de relire le début. De redécouvrir l’histoire à la lumière de ce que je sais, maintenant que l’histoire est finie…

Les carnets n’auront pas été vains. Ce roman en est une retranscription. Et cette chronique encore une preuve de son existence …

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