Après une préface très élogieuse de Jacques De Decker, me voici plongée dans ce qui s’annonce être l’art d’écrire dans sa plus noble expression. Rien que cela.
Je me réjouis de ce choix de lecture car nous sommes en plein #belgiqueterrelittéraire, et que ce livre se prête en tout point à l’exercice !
Parce que oui, cet auteur prolifique est belge. J’avais eu la chance de le rencontrer lors du Printemps du Livre des éditions Weyrich, quelques semaines avant le redouté confinement. Sève de femmes est un recueil de nouvelles. Si vous aviez déjà lu Amours crues, paru en 2009, sachez que certains textes y ont été réintégrés ici dans une version remaniée.

Dès les premiers mots, nous semblons plongés dans une aventure que l’on ne comprend pas bien. Une randonnée qui a mal tourné? En effet, trois amis randonneurs se trouvent coincés dans un abri de fortune, le temps d’une nuit, et choisissent de jouer les Décameron en racontant une histoire qu’ils ont vécues, autour du thème de la Femme.

La bonne humeur et la raillerie sont de mise et les langues se délient petit à petit.

De nostalgie adolescente en lyrisme amoureux

Amour, émois adolescents d’une époque où les jupes raccourcissent et les décolletés se libèrent, peuplent les récits de ce que je devine être des francs quinquagénaires masculins.

Il est très difficile, en tant que femme, d’avoir un avis impartial sur ce genre de récit, en tout cas sur son contenu. C’est typiquement le genre de discours qui m’insupporte. Ces anecdotes de quinquas qui se rappellent le bon temps ou les tétons pointaient librement sous les chemisiers légers, faisant le bonheur des yeux de ses hommes qui l’avouent sans complexe.

C’est probablement quelque chose qui m’est propre mais cela me gêne. Cette vision de la femme en tant que simple objet sexuel. Certains diront que j’exagère. Peut-être. Mais à la lecture cela me pose souci. Il y est pourtant question d’amour, d’âmes et de regard sur une société d’alors avec ces clins d’œils nostalgiques. Alors je poursuis.

Comme convenu, je m’étais installé dans une auberge de jeunesse située sur la même rive du lac, à quelques kilomètres plus au sud. Entouré de vignes, Gorgier était un bien joli village, au pittoresque de carte postale […] C’était magnifique mais je ne pensais qu’à Marie-Chantal. Même le nom du bled, Gorgier, m’évoquait aussitôt sa gorge magnifique et je voyais presque se dessiner, sur le lointain horizon des neiges éternelles, ses beaux seins dressés vers le ciel. Comme quand nous conquérions un moment d’intimité, à Liège ou dans la campagne alentour, et que, enfin nue, elle se couchait sur le dos…

L’écriture est particulièrement agréable, mesurée, maîtrisée. Aucune fioriture inutile mais un respect du mot juste, et l’absence de crainte d’utiliser un langage soutenu. Mes yeux remercient de cette mise en valeur du patrimoine littéraire français souvent trop peu exposé, lui préférant la simplicité du langage familier.

Regards sur une époque ou les conventions amoureuses souffrent des barrières familiales, où le prétendant doit contenir sa fougue et se montrer digne des familles de leur âme soeur. C’est délicatement désuet, c’est beau. Je ne cherche pas d’autre mot pouvant illustrer le propos car beau est vraiment le terme convenu. Cela ressemble à une anecdote d’un grand-père à son petit enfant, se plaignant du manque de réseau ou de la suppression d’un TGV !

Belgitude assumée ou déboire naïf d’un belge chez les vignerons, j’ai ri devant la spontanéité de la réponse à « qu’est-ce que tu veux boire » ou le goût de son terroir balaye les conventions ! C’est avec beaucoup d’humour que Christian Libens parsème son récit de pierres belges, quel que soit le chemin emprunté, les racines restent bien ancrées dans sa terre natale et cela fait du bien de les retrouver en littérature.

Vous voyez le tableau … j’étais là, comme un barbare ignare venu d’un pays de bières, chez le grand-père de mon aimée, un noble vieillard qui célébrait Bacchus et produisait son vin.

Le sexe est le thème central de ce recueil, mais relaté de manière noble. Un récit a particulièrement marqué mon esprit. Après avoir abordé l’adolescence et sa « sève montante », l’auteur nous amène à l’autre versant de la sexualité. Celle de la bestialité, du viol, de la torture et du racisme. Car si le sexe est une chose belle et positive lorsqu’il est consenti, on en est loin lorsque Marthe, une Tutsie miraculeusement rescapée du tristement célèbre génocide, montre sans retenue sa poitrine lacérée, et son corps entier, vide de toute féminité. Marthe s’est fait dévorer par l’homme. Et elle raconte dans les détails.

Christian Libens a, au travers de ces quatre nouvelles, passé en revue toutes les facettes du désir, dans une ode au corps féminin. Bien au delà d’un simple récit érotique, c’est un véritable écrin de littérature que l’on referme non sans avoir savouré les amours mais également nombre de références à de grandes figures littéraires.

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